Turquie : derrière la répression des personnes LGBTQIA+, une attaque contre la société civile

Depuis le 12 septembre, les autorités turques mènent une opération d’une ampleur sans précédent contre des organisations LGBTQIA+ et de lutte contre le VIH, leurs responsables et leurs militant·es. Arrestations, détentions, perquisitions, blocages numériques et mise en cause des financements internationaux se multiplient. La répression touche désormais également les mobilisations de solidarité et s’inscrit dans un dispositif susceptible d’être déployé dans l’ensemble du pays. Prisme et çavaria ont interpellé le gouvernement belge et demandent à la Belgique et à l’Union européenne d’agir.

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Mise à jour – 18 septembre 2026. Depuis la publication de cet article, la répression s’est encore intensifiée. Au 17 septembre, 82 personnes avaient été placées en détention provisoire dans les différents volets de l’opération. Les mobilisations de soutien ont elles-mêmes été réprimées et les blocages numériques continuent de s’étendre. Plusieurs institutions et gouvernements européens, ainsi que les Nations unies, ont désormais réagi. En Belgique, le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot a indiqué avoir demandé à l’ambassadeur belge à Ankara de transmettre aux autorités turques la « profonde préoccupation » et la « ferme condamnation » de notre pays.

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Une opération coordonnée contre le mouvement LGBTQIA+

Tout commence le 12 septembre par le blocage judiciaire de sites internet et de comptes de réseaux sociaux appartenant à de nombreuses organisations LGBTQIA+, médias, groupes étudiants, militant·es et défenseur·euses des droits humains.

Quelques heures plus tard, dans la nuit du 12 au 13 septembre, des opérations de police sont lancées simultanément dans plusieurs provinces turques. Des domiciles sont perquisitionnés, des locaux associatifs forcés et du matériel informatique saisi. Des organisations majeures du mouvement LGBTQIA+ et de lutte contre le VIH, parmi lesquelles Kaos GL, SPoD, Lambdaistanbul, HEVİ, LİSTAG, Pozitif Yaşam, Pozitif-iz, Muamma ou encore 7 Renk, sont visées.

Selon les autorités turques, les procédures concernent au total 162 personnes, neuf associations et treize entreprises dans quinze provinces, dans le cadre d’une opération baptisée « Ma famille est en sécurité » (« My Family Is Safe »). Les autorités invoquent notamment des accusations « d’obscénité », de prostitution ou d’atteinte à la morale. Pourtant, les relations entre personnes de même sexe ne constituent pas une infraction en Turquie.

Depuis le début des opérations, Amnesty International fait état de plus de 60 personnes arrêtées et d’au moins 23 placements en détention provisoire au moment de son dernier décompte. L’organisation recense également plus de 180 comptes de réseaux sociaux bloqués ou restreints, auxquels s’ajoutent plusieurs sites internet. Le compte X d’Amnesty International Türkiye figure lui-même parmi les comptes rendus inaccessibles en Turquie.

ILGA-Europe, TGEU et de nombreuses organisations de défense des droits humains dénoncent une opération coordonnée visant directement la capacité du mouvement LGBTQIA+ turc à s’organiser et demandent la libération des personnes détenues ainsi que le respect de leurs droits fondamentaux.

Une répression qui continue de s’aggraver

Depuis les premières opérations, la situation a encore franchi plusieurs seuils.

Le 15 septembre, alors que des organisations, militant·es et personnes solidaires s’étaient rassemblé·es devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, pour protester contre la répression, la police est intervenue avant même qu’une déclaration publique puisse être faite. Amnesty International fait état de plus de 95 arrestations. L’intervention policière et les détentions ont également été rapportées par l’agence Associated Press.

La répression ne porte par ailleurs plus uniquement sur les activités publiques des organisations. Les autorités turques ont également mis en cause leurs financements internationaux, alors que ceux-ci constituent une composante normale du travail de nombreuses organisations de défense des droits humains.

Cette évolution est particulièrement préoccupante car lorsque des financements européens ou internationaux légitimes peuvent être présentés comme des éléments suspects simplement parce qu’ils soutiennent la défense des droits humains, c’est la possibilité même pour une société civile indépendante de fonctionner qui est mise en danger.

Un nouvel élément montre par ailleurs que cette offensive dépasse désormais une succession d’opérations locales. Le ministère turc de la Justice a adressé une circulaire aux 175 procureurs en chef des 81 provinces du pays, leur demandant d’agir rapidement concernant les contenus et activités considérés comme contraires à la « morale publique » ou nuisibles à la famille, aux enfants et aux jeunes. La circulaire prévoit notamment la préservation des preuves numériques ainsi que le recours à des demandes de retrait ou de blocage.

Cette instruction donne à la répression une dimension nationale et plus structurelle : les mécanismes observés depuis le 12 septembre peuvent désormais être reproduits dans l’ensemble du pays.

À Mersin, les autorités ont en outre engagé des démarches visant à faire fermer Muamma LGBT et Mersin 7 Renk, deux associations directement ciblées par les opérations. Cette évolution donne une dimension supplémentaire à la répression : au-delà des poursuites individuelles, c’est désormais l’existence juridique même de certaines organisations qui est menacée.

Amnesty International et d’autres acteur·rices de la société civile désormais visé·es

Il est important de souligner que l’offensive dépasse le seul mouvement LGBTQIA+. Des mesures de blocage ont également visé les plateformes numériques d’Amnesty International Türkiye, mais aussi celles du journal Evrensel, de la Media and Law Studies Association, d’Academics for Peace, ainsi que de journalistes, de syndicats, d’organisations de femmes, d’avocat·es et d’autres acteur·rices de la société civile. Plusieurs de ces comptes ont déjà été rendus inaccessibles depuis la Turquie.

Les restrictions numériques ont depuis continué de s’étendre. Des centaines de comptes ont désormais été visés, touchant des organisations LGBTQIA+, des médias, des journalistes et d’autres composantes de la société civile. Le 18 septembre, une nouvelle demande de blocage portant sur 107 comptes et outils numériques concernait même le canal WhatsApp et un formulaire en ligne de SPoD. Ces mesures ne limitent donc plus seulement la visibilité publique des organisations : elles affectent directement leurs outils quotidiens de communication, de collecte d’informations et de contact avec leurs communautés.

Pour Prisme, cette extension est essentielle pour comprendre ce qui se joue. Les personnes LGBTQIA+ sont présentées comme une menace pour la famille et la société ; les organisations qui défendent leurs droits sont ensuite ciblées ; leurs moyens de communication et de fonctionnement sont restreints ; leurs financements sont placés sous suspicion ; et celles et ceux qui manifestent leur solidarité sont à leur tour réprimé·es.

Trois niveaux de répression apparaissent ainsi désormais clairement : la criminalisation des organisations et de leurs responsables ; la neutralisation de leurs moyens de fonctionnement et de communication ; et la répression de celles et ceux qui manifestent publiquement leur solidarité.

C’est également le constat posé par çavaria : ce type d’offensive ne s’arrête pas nécessairement au groupe initialement désigné comme cible.

Au-delà de notre profonde inquiétude pour les militant·es et les organisations qui défendent les droits humains et/ou des personnes LGBTQIA+, notre préoccupation s’étend à l’ensemble de la société civile et de la population turque confrontées à la répression. Car lorsque les libertés et les droits fondamentaux sont attaqués, ce ne sont jamais uniquement les personnes directement visées qui sont concernées : c’est l’espace démocratique dans son ensemble qui se fragilise.

Les droits LGBTQIA+ ne sont donc pas ici une question isolée du recul démocratique. Ils peuvent en devenir l’une des portes d’entrée.

Quand un pouvoir peut limiter les libertés d’une minorité au nom de la « famille », de la « morale » ou de la « protection des enfants », les mêmes mécanismes peuvent ensuite servir à affaiblir d’autres contre-pouvoirs, médias, associations ou mouvements sociaux.

L’Europe réagit

Face à cette escalade, les réactions européennes et internationales commencent à se multiplier.

La Commission européenne s’est déclarée préoccupée par les arrestations et procédures engagées contre les militant·es LGBTQIA+, les associations de défense des droits humains et les entreprises visées. Elle a également expressément mentionné les blocages de sites et de comptes ainsi que les accusations concernant le financement des organisations de la société civile.

Elle a rappelé que la Turquie, pays candidat à l’Union européenne et membre du Conseil de l’Europe, doit garantir les droits humains et la dignité de toutes les personnes, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre.

Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, a lui aussi officiellement exprimé sa préoccupation concernant les arrestations, perquisitions et blocages visant la société civile LGBTQIA+ et les défenseur·euses des droits humains. Il a appelé à la libération des personnes détenues en raison de leurs activités légitimes de défense des droits humains.

Depuis, les réactions se sont élargies. Des représentant·es chargé·es des droits humains de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, de Suède, de Finlande, du Danemark et d’Islande ont exprimé conjointement leur préoccupation et leur solidarité avec les personnes LGBTQIA+ en Turquie, en rappelant les obligations du pays au titre de la Convention européenne des droits de l’homme.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a également appelé les autorités turques à libérer immédiatement les personnes arbitrairement détenues et s’est inquiété des conséquences de cette répression pour l’espace civique.

La rapporteuse générale de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe sur les droits LGBTI, Kate Osborne, a également condamné les intimidations, la censure, les raids et les arrestations. Elle considère ces actions comme une attaque contre les droits fondamentaux et une tentative de réduire la société civile au silence, et demande la libération des personnes détenues en raison de leur défense des droits LGBTQIA+.

Le Parlement européen a par ailleurs consacré un débat en séance plénière, le 14 septembre, à la répression visant la communauté LGBTIQ+ en Turquie et au respect par le pays de ses engagements internationaux en matière de non-discrimination.

Amnesty International appelle de son côté à la libération immédiate des militant·es détenu·es, à la fin de la criminalisation du mouvement LGBTQIA+ et au respect du droit de manifester pacifiquement. L’organisation participera le 18 septembre à des mobilisations internationales devant plusieurs ambassades turques, dont à Bruxelles.

Ce 18 septembre, Eurocities, le réseau des grandes villes européennes présidé par le bourgmestre de Gand Mathias De Clercq, a à son tour dénoncé une attaque contre les libertés d’expression et d’association et contre le droit démocratique de s’organiser.

ILGA-Europe maintient également son appel à la protection et à la libération des personnes détenues ainsi qu’au respect de la liberté d’association, de réunion et de l’État de droit.

Sur ce point, il nous paraît important de rappeler qu’aujourd’hui, la répression en Turquie prend des formes particulièrement violentes et visibles. Mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue ce qui se passe au sein même de l’Union européenne, où plusieurs États restreignent également les droits des personnes LGBTQIA+. Les méthodes ne sont pas toujours aussi flagrantes : les reculs peuvent être plus insidieux et passer par des réformes, des modifications législatives ou l’érosion progressive de certaines protections.

Il faut donc rester vigilant·es et se rappeler que l’appartenance à l’Union européenne, tout comme le statut de pays candidat à l’adhésion, ne constitue en rien une garantie automatique du respect et de la protection des droits des personnes LGBTQIA+.

Prisme et çavaria interpellent la Belgique

Dès le 13 septembre, Prisme et çavaria ont adressé conjointement un courrier au ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot, avec le cabinet du Premier ministre en copie.

Nous demandons à la Belgique :

·       d’intervenir directement auprès des autorités turques ;

·       de contribuer au suivi diplomatique des détentions et des procédures judiciaires ;

·       de soutenir les mécanismes de protection, d’assistance juridique et d’aide d’urgence destinés aux organisations et défenseur·euses visé·es ;

·       de défendre la légitimité des financements européens et internationaux accordés à la société civile indépendante ;

·       et d’œuvrer au sein de l’Union européenne en faveur d’une réponse politique coordonnée.

Face à l’aggravation rapide de la situation et aux premières réactions européennes, Prisme et çavaria ont relancé le gouvernement belge le 15 septembre en lui demandant précisément quelles démarches notre pays avait entreprises ou entendait entreprendre.

La Belgique a depuis réagi. Le 17 septembre, Maxime Prévot a indiqué avoir donné « l’instruction explicite » à l’ambassadeur de Belgique à Ankara de faire part au ministère turc des Affaires étrangères de la « profonde préoccupation » et de la « ferme condamnation » de la Belgique.

Cette démarche répond à une partie des demandes formulées par Prisme et çavaria, notamment celle d’une intervention directe auprès des autorités turques. À ce stade, aucune information publique ne précise toutefois si la Belgique entend également assurer un suivi diplomatique des procédures judiciaires, soutenir les mécanismes de protection des organisations visées ou prendre d’autres initiatives au niveau européen.

La Belgique dispose de leviers pour agir. En mai dernier, une importante mission économique belge conduite en Turquie en présence du ministre Maxime Prévot a précisément voulu ouvrir un « nouveau chapitre » dans les relations entre les deux pays. Elle a abouti à la signature de dizaines d’accords et au renforcement du dialogue politique belgo-turc.

Ces relations doivent aussi permettre de parler clairement lorsque les droits fondamentaux sont menacés.

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La solidarité s’organise également dans la rue

Ce 18 septembre, des mobilisations de solidarité avec le mouvement LGBTQI+ turc sont organisées dans plusieurs capitales, notamment Bruxelles, Paris, Londres, Oslo et Washington, en réponse aux appels venus de Turquie. Amnesty International s’est jointe à cette mobilisation internationale.

À Bruxelles, un rassemblement s'est tenu devant le consulat général de Turquie. Prisme et çavaria y étaient présents et y ont pris la parole, aux côtés des organisations et militant·es mobilisé·es en solidarité avec les personnes détenues et la société civile turque.

Passer des engagements aux actes

En juillet dernier, le gouvernement fédéral a encore adopté sa contribution au Plan d’action interfédéral LGBTQIA+ 2026-2030, réaffirmant la place de la protection des droits LGBTQIA+ dans les politiques publiques belges.

Aujourd’hui, ces engagements doivent se traduire concrètement.

Les droits LGBTQIA+ sont des droits humains. La liberté d’association, la liberté d’expression et le travail des défenseur·euses des droits humains ne sont pas des crimes.

La Belgique et l’Union européenne ne peuvent attendre que l’espace laissé à la société civile turque se réduise davantage avant d’agir.

La situation observée depuis le 12 septembre ne peut plus être considérée comme une succession d’incidents isolés. La multiplication des arrestations et des blocages, la mise en cause des financements de la société civile, la répression des mobilisations de solidarité et désormais la circulaire adressée aux procureurs de l’ensemble du pays témoignent d’une offensive qui se structure et peut s’étendre.

Prisme continuera, avec çavaria et ses partenaires européens, à suivre la situation, à relayer les appels des organisations turques lorsque celles-ci demandent à être amplifiées et à interpeller les responsables politiques belges et européens.

La solidarité internationale doit maintenant devenir une pression politique et un soutien concret.

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