
Depuis le 12 septembre, les autorités turques mènent une opération d’une ampleur sans précédent contre des organisations LGBTQIA+ et de lutte contre le VIH, leurs responsables et leurs militant·es. Arrestations, détentions, perquisitions, blocages numériques et mise en cause des financements internationaux se multiplient. La répression touche désormais d’autres organisations de défense des droits humains. Prisme et çavaria ont interpellé le gouvernement belge et demandent à la Belgique et à l’Union européenne d’agir.
Tout commence le 12 septembre par le blocage judiciaire de sites internet et de comptes de réseaux sociaux appartenant à de nombreuses organisations LGBTQIA+, médias, groupes étudiants, militant·es et défenseur·euses des droits humains.
Quelques heures plus tard, dans la nuit du 12 au 13 septembre, des opérations de police sont lancées simultanément dans plusieurs provinces turques. Des domiciles sont perquisitionnés, des locaux associatifs forcés et du matériel informatique saisi. Des organisations majeures du mouvement LGBTQIA+ et de lutte contre le VIH, parmi lesquelles Kaos GL, SPoD, Lambdaistanbul, HEVİ, LİSTAG, Pozitif Yaşam, Pozitif-iz, Muamma ou encore 7 Renk, sont visées.
Selon le ministre turc de la Justice, les procédures concernent au total 162 personnes, neuf associations et treize entreprises dans quinze provinces. Les autorités invoquent notamment des accusations « d’obscénité », de prostitution ou d’atteinte à la morale dans le cadre d’une opération baptisée « Ma famille est en sécurité ». Pourtant, les relations entre personnes de même sexe ne constituent pas une infraction en Turquie.
ILGA-Europe, TGEU et de nombreuses organisations de défense des droits humains dénoncent une opération coordonnée visant directement la capacité du mouvement LGBTQIA+ turc à s’organiser et demandent la libération des personnes détenues ainsi que le respect de leurs droits fondamentaux.
Depuis les premières opérations, la situation a encore franchi plusieurs seuils.
À Izmir, 16 personnes ont été placées en détention provisoire dans l’attente de leur procès. Le 15 septembre, alors que des organisations et militant·es s’étaient rassemblés devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, pour protester contre la répression, la police est intervenue avant même qu’une déclaration publique puisse être faite. Au moins 150 personnes ont été interpellées.
La répression ne porte par ailleurs plus uniquement sur les activités publiques des organisations. Les autorités turques ont également mis en cause leurs financements internationaux, alors que ceux-ci constituent une composante normale du travail de nombreuses organisations de défense des droits humains.
Cette évolution est particulièrement préoccupante car lorsque des financements européens ou internationaux légitimes peuvent être présentés comme des éléments suspects simplement parce qu’ils soutiennent la défense des droits humains, c’est la possibilité même pour une société civile indépendante de fonctionner qui est mise en danger.
Il est important de notifier que l’offensive dépasse le seul mouvement LGBTQIA+. En effet, une nouvelle décision judiciaire a visé les plateformes numériques d’Amnesty International Türkiye, mais également du journal Evrensel, de la Media and Law Studies Association, d’Academics for Peace, ainsi que de journalistes, de syndicats, d’organisations de femmes, d’avocat·es et d’autres acteur·rices de la société civile. Plusieurs de ces comptes ont déjà été rendus inaccessibles depuis la Turquie.
Pour Prisme, cette extension est essentielle pour comprendre ce qui se joue. En effet, la stratégie est de présenter les personnes LGBTQIA+ comme une menace pour la famille et la société, cibler ensuite les organisations qui défendent leurs droits, jeter le soupçon sur leurs financements et restreindre progressivement leur possibilité de s’organiser et de s’exprimer. C’est également le constat posé par çavaria : ce type d’offensive ne s’arrête pas nécessairement au groupe initialement désigné comme cible.
Au-delà de notre profonde inquiétude pour les militant·es et les organisations qui défendent les droits humains et/ou des personnes LGBTQIA+, notre préoccupation s’étend à l’ensemble de la société civile et de la population turque confrontées à la répression. Car lorsque les libertés et les droits fondamentaux sont attaqués, ce ne sont jamais uniquement les personnes directement visées qui sont concernées, c’est l’espace démocratique dans son ensemble qui se fragilise.
Les droits LGBTQIA+ ne sont donc pas ici une question isolée du recul démocratique. Ils peuvent en devenir l’une des portes d’entrée.
Quand un pouvoir peut limiter les libertés d’une minorité au nom de la « famille », de la « morale » ou de la « protection des enfants », les mêmes mécanismes peuvent ensuite servir à affaiblir d’autres contre-pouvoirs, médias, associations ou mouvements sociaux.
Face à cette escalade, les réactions européennes commencent à se multiplier.
La Commission européenne s’est déclarée préoccupée par les arrestations et procédures engagées contre les militant·es LGBTQIA+, les associations de défense des droits humains et les entreprises visées. Elle a également expressément mentionné les blocages de sites et de comptes ainsi que les accusations concernant le financement des organisations de la société civile.
Elle a rappelé que la Turquie, pays candidat à l’Union européenne et membre du Conseil de l’Europe, doit garantir les droits humains et la dignité de toutes les personnes, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre.
Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, a lui aussi exprimé sa préoccupation et appelé à la libération des personnes détenues en raison de leurs activités légitimes de défense des droits humains.
Le Parlement européen a par ailleurs décidé d’inscrire la répression du mouvement LGBTQI+ en Turquie à l’ordre du jour de sa session plénière.
Sur ce point, il nous paraissait important de rappeler qu’aujourd’hui, la répression en Turquie prend des formes particulièrement violentes et visibles. Mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue ce qui se passe au sein même de l’Union européenne, où plusieurs États restreignent également les droits des personnes LGBTQIA+. Les méthodes ne sont pas toujours aussi flagrantes, les reculs peuvent être plus insidieux et passer par des réformes, des modifications législatives ou l’érosion progressive de certaines protections. Il faut donc rester vigilant·es et se rappeler que l’appartenance à l’Union européenne, tout comme le statut de pays candidat à l’adhésion, ne constitue en rien une garantie automatique du respect et de la protection des droits des personnes LGBTQIA+.
Dès le 13 septembre, Prisme et çavaria ont adressé conjointement un courrier au ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot, avec le cabinet du Premier ministre en copie.
Nous demandons à la Belgique :
· d’intervenir directement auprès des autorités turques
· de contribuer au suivi diplomatique des détentions et des procédures judiciaires
· de soutenir les mécanismes de protection, d’assistance juridique et d’aide d’urgence destinés aux organisations et défenseur·euses visé·es
· de défendre la légitimité des financements européens et internationaux accordés à la société civile indépendante
· et d’œuvrer au sein de l’Union européenne en faveur d’une réponse politique coordonnée
Face à l’aggravation rapide de la situation et aux premières réactions européennes, Prisme et çavaria ont relancé le gouvernement belge le 15 septembre en lui demandant précisément quelles démarches notre pays avait entreprises ou entendait entreprendre.
La Belgique dispose de leviers pour agir. En mai dernier, une importante mission économique belge conduite en Turquie en présence du ministre Maxime Prévot a précisément voulu ouvrir un « nouveau chapitre » dans les relations entre les deux pays. Elle a abouti à la signature de dizaines d’accords et au renforcement du dialogue politique belgo-turc.
Ces relations doivent aussi permettre de parler clairement lorsque les droits fondamentaux sont menacés.
En juillet dernier, le gouvernement fédéral a encore adopté sa contribution au Plan d’action interfédéral LGBTQIA+ 2026-2030, réaffirmant la place de la protection des droits LGBTQIA+ dans les politiques publiques belges.
Aujourd’hui, ces engagements doivent se traduire concrètement.
Les droits LGBTQIA+ sont des droits humains. La liberté d’association, la liberté d’expression et le travail des défenseur·euses des droits humains ne sont pas des crimes.
La Belgique et l’Union européenne ne peuvent attendre que l’espace laissé à la société civile turque se réduise davantage avant d’agir.
Prisme continuera, avec çavaria et ses partenaires européens, à suivre la situation, à relayer les appels des organisations turques lorsque celles-ci demandent à être amplifiées et à interpeller les responsables politiques belges et européens.
La solidarité internationale doit maintenant devenir une pression politique et un soutien concret.